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ET LES NEGRESSES ?
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( A propos de la traite des blanches)


Voilà bien des dimanches
Que la traite des blanches
Revient sur le tapis.
Tant pis, tant pis !

L’on hâble et l’on palabre
Sur ce sujet macabre,
Et l’on tient des congrès.
Et puis, après ?

Ce sont là de beaux zèles,
Mais les pauvres donzelles
N’ont guère de repos.
A ce propos,

Et puisque l’on s'épanche
Sur le sort de la blanche,
En somme, dîtes-moi,
Messieurs, pourquoi

On se désintéresse
Du sort de la négresse,
De cette sombre chair
Chère à Schoelcher ?


Je dis qu’au même titre
Elle a voix au chapitre,
Car, au jour d’aujourd'hui,
Il n’est bouiboui,

De maison dite close,
De salon où l’on cause,
Qui n’ait sa bamboula
En chocolat.

Eh bien, d’où viennent-elles,
Némorins, ces Estelles ?
Ont-elles émigré
De leur plein gré ?

Hélas ! non, que je sache.
Croyez qu’on les arrache
A leurs arbres fruitiers,
Leurs cocotiers.

Des êtres sans scrupules,
D’infernales crapules
Font briller à leurs yeux,
Sous d’autres cieux,

Une existence folle
Passant toute hyperbole,
De monstrueux cocos
Et des lingots.


Une fois sur nos rives,
Ces pécores naïves,
On va les dédier
Au dur métier

Que nos blanches moukères
Font en des Buenos-Ayres,
Sinon en des Rio-
De-Janeiro.

On les tient enfermées
En maisons mal famées…
Dieu ! qu’en rose peignoir
Leur cuir est noir !…




Raoul Ponchon
le Journal

fév. 1910
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LA GREVE DES POSTIERS
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Braves postiers, qui vous mettez en grève,
Quel soluble rêve
Caressez-vous ?
Contre l’Etat, ô vous si doux naguère,
Partir en guerre !
Vous êtes fous.

Votre désir est de parer sans doute,
Coûte que coûte,
Au plus urgent.
Vous voudriez -disons-le sans vergogne -
Moins de besogne
Et plus d’argent.

Ah ! Seigneur ! Voilà bien; pauvres hommes,
Où nous en sommes
A peu près tous.
Vous demandez le travail de huit heures,
Ou de sept heures.
Et bien, et nous ?…

Si je tenais seulement pour une heure
L’assiette au beurre,
Croyez ceci :
Que je voudrais doubler votre salaire
Rudimentaire,
Le mien aussi.

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Vous ne touchez en or, argent et bronze,
Dites-vous, qu’onze
A douze cents.
Évidemment, ce n’est pas la fortune.
Triste pécune
Aux temps présents ?

Pour peu que vous ayez femme et mioches
Que d’anicroches,
O Dieu vivant !
A ce prix-là je crois que plus ils jeûnent
Qu’ils ne déjeunent,
Le plus souvent.

Votre métier est dur et j’en soupire ;
J’en sais de pire,
Croyez-le bien.
Il est de vos semblables, de vos frères,
Comme honoraires,
Ne touchant rien.

*
*... *


Vous vous plaignez de dévorer l’espace,
Tel temps qu’il fasse,
Clopin-clopant,
Et de peiner, et d’avoir la peau bise,
Et par la bise,
Et par le vent.

Ce n’est pas gai, certes, mais la froidure
Non plus ne dure,
O mécontents !
Et vous vous rattrapez de belle sorte,
Quand vous conforte
Le doux printemps.

Et l’on vous voit, trottinant par la ville,
D’un pas agile
Et guilleret.
A ces moments ne pèsent plus vos boîtes
Que des ouates,
On le dirait.


Pensez toujours à ceux qui languissent,
Et qui moisissent,
Sur des papiers,
En des bureaux, depuis leur plus bel âge,
Sans faire usage
De leurs deux pieds !

Pour quant à moi dont tout autre est la vie
Je vous envie,
En vérité.
Vivre en plein air, faire de l’exercice,
C’est un délice,
C’est la santé !

Et, bien qu’en aient - que je crois innombrables -
Des honorables
Contradicteurs,
On voit bien moins vieillir, sur notre terre,
Des ministères
Que de facteurs.


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Reprenez donc dès demain vos services.
S’il est des vices
Dans le contrat,
Soyez certains que bientôt sans secousse,
Tout à la douce,
S’arrangera.



RAOUL PONCHON
Le Journal
16 avril 1906

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Hommage aux facteurs


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LES VIVANTS et LES MORTS


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1913
Envoi à l'écrivain Raoul Ponchon:
"en souvenir de sa sympathie précieuse, en témoignage de mon admiration.

Anna de Noailles"
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RAOUL PONCHON
remercie la librairie
PANGLOSS
à
MOSCOU
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La librairie francaise "Pangloss" de Moscou
a organisé le 26 novembre 2009
une soirée de présentation
d'une réédition
d'un recueil de poèmes bacchiques
"Spirilèges"


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LA GRANDE CROISADE
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Après divers pamphlets ou articles publiés tout au long de l'année 1886, les travaux de la tour Eiffel avaient à peine commencé que paraît, le 14 février 1887, la protestation des Artistes.
*


Or, l’an de grâce mil huit cent quatre-vingt-six,
Grévy régnant après Charlemagne et Clovis,
O mes aïeux ! sur la France et sur la Navarre,
L’ingénieur Eiffel, plein d’une audace rare,
Poussé par on ne sait quels ignobles démons,
Construisit une tour qui dépassait les monts
Les plus hauts, une tour de Babel, gigantesque,
De sa tête cognant le ciel… eh, mon Dieu ! presque !
Son ombre s’étendait jusques aux bords du Nil,
Et Paris, à côté, semblait un grain de mil.
Pour atteindre au sommet, ô mortel éphémère,
Il eut fallu partir dès le sein de la mère,
Et tel eut essayé, s’y prenant tout ainsi,
Qu’il fut arrivé mort ou tout au moins blanchi.
Dieu lui-même, jamais, cette riche nature,
N’aurait imaginé si haute architecture ;
Bref, c’était une tour très grande en vérité,
Pleine d’une tranquille et simple majesté,
Qui pouvait bien avoir trois cent cinquante mètres.


Or, voici qu’un beau jour, un tas d’hommes de lettres,
D’égoutiers, d’avocats, d’hommes troncs, de savants,
- Pétales détachés de la rose des vents -
Soufflèrent tout à coup : l’un jure, l’autre sacre ;
Celui-ci dans ses mains agite le massacre ;
De rage celui-là ne se tient pas debout ;
Car il parait que cette tour pyramidale
Est un outrage à l’art, aux mœurs, à la morale.

Muse, dis-moi les noms de ces vaillants guerriers
Qui cueillirent en un seul jour tant de lauriers.



En tête Meissonnier, une barbe qui marche,
Marchait, un peu petit pour faire un patriarche :
Et puis se déployait en tirailleur Bonnat,
Sinistre comme ces cauchemars que l'on a ;
Suivaient SullyPrudhomme, avec François Coppée
Qui de l'humble épicier va chantant l'épopée ;
Charles Garnier, celui qui jadis opéra
La timbale Bontoux de la Grande-Opéra ;
Old England ; Géraudel ; Bornibus, sa moutarde ;
Comettant qui crachotte et Bornier qui renarde ;
Le gros Sarcey, hyppopotamesque pâcha
Qui n'aime pas les fins tendrons, non, c'est le chat !
Ils y sont tous, vous-dis-je, et bien d'autres encore :
Car voici Maizeroi, la grâce qui s'ignore ;
Le bataillon sacré des Delpits, des Ohnets,
Des ducs d'En-face avec des princes polonais ;
C'est encor Bouguereau, la Perfection-Même,
Suivi d'un copurchic qui parle Loucherbème,
Et plus loin, souillant l'air où jadis vola Puck,
Des Meurice parlant le plus pur volapük
Près de Juifs portugais qui viennent de l'Asie ;
Voici des contempteurs de toute poésie,
De grêles Déroulède et de poussifs Trublots,
Des bas-bleus mal tirés, d'enroués camelots...
Que sais-je ?... C'est aussi des poètes lyriques,
De hardis enfonceurs d'ouvertes Amériques ;
Derrière Gallifet se cambre Carolus,
Et près de la Goulue, Original Paulus.
Je ne parlerai pas des hommes politiques,
Et je laisserai là les Eminents Critiques.


Ne vous en allez pas, lecteur, c'est pas fini,
Car le nombre de ces vaillants est infini.
Mais quand je serais même un grand fleuve qui coule,
Je ne pourrais jamais charrier cette foule ;
Quand je serais doué de cent bouches encor,
Je ne saurais les nombrer tous : confiteor !


Muse, dis-moi Besson, Libert et Gavardie,
Dont il sied de louer la parole hardie ;
Dis-moi le grand Français, perceur de Panamas,
Et le fils chevelu d'Alexandre Dumas ;
Dis-moi, car c'est en vain que tu me le dérobes,
Le bon Pasteur paissant son troupeau de microbes ;
Cherbuliez, le grand Suisse, et cet autre, Edouard Rod,
Inconsolable de ne pas rimer à Job ;
Et l'antique Chevreul, les cheveux en tempête,
Tels qu'on croit un punch blanc qui flambe sur sa tête ;
Monsieur Gounod donnant à Massenet le sein ;
Taylor qui dans le tas y perd son assassin ;
Orateurs et savants, écrivains et poètes,
Pascaux et Bossuets, Gambettas et Goètes,
Le rouge Maupassant, Zola, pareil aux dieux,
Dont quelques gais romans sentent un peu les lieux ;
De Goncourt retrouvant des pages conservées ;
Et Wolf, tas monstrueux d'apostumes crevées ;
Et le petit Daudet, sous-bâtard de Zola,
Que le fiel teint en vert comme un gorgonzola ;
Quelques déliquescents, autant de symboliques,
Qui devant un bon vert sont tordus de coliques ;
Le Colosse de Sousse et la belle Fatma ;
La maréchale Booth avec le grand Lama,
Deux affamés Succis. Trois ministres d'une heure,
Quatre schopenaueriens hurlant : à la malheure !
Pertuiset, qui détruit des lions de sa main
Que Bidel et Pezon vous dompteront demain ;
Ignotus, le puissant écrivain, fier Sicambre
Qui mêle à sa guimauve un soupçon de gingembre ;
Et le petit bombé qu'on nomme Albert Milland,
Qui laisse loin de lui la Vénus de Milo.
Voici le bataillon des lapins à deux têtes,
Des poissons monstrueux, moitié chair, tout arêtes :
Chivot dit : ô Duru ! Prével dit : ô Toché !
Notre avant dernier four n'était pas mal torché ;
Et Toché dit à Blum : Qu'en penses-tu Shakespeare ?
Tout ce que l'écriture a de mal et de pire :
Vast, qui, si Ricouard pince un rhume personnel,
Se gorge aussitôt de pastilles Géraudel.


Arrêtons-nous, ma Muse, et viens-t'en prendre un verre,
Car de les nommer tous vraiment je désespère !
... J'oubliais le troupeau de parfaits gentlemans :
Les Rothschild, les Arthur Meyer, Lévys et Khans,
Délicieux marchands de cartes transparentes,
Dont ils se font au moins cent mille écus de rentes.
J'oubliais les Doucets, Paillerons et Sardous
Qui passant du plaisant au sévère, et du doux
Au grave, sans visible effort et sans ratures,
Aux Saumaises futurs préparent des tortures :
Et le mafflu Blowitz, et Wolf, sombre Abélard
Déjà nommé ; Mendès, cette lune de l'Art,
Narcisse qui se mire au cristal des cuvettes ;
Enfin tous les marchands fameux de ponn' lorgnettes.
Sachez que chacun marche en gueulant tant qu'il peut !
Dieu le veut ! Dieu le veut ! Dieu le veut ! Dieu le veut !
quand ils furent devant la demeure coupable
Où l'odieux Eiffel tient son lit et sa table,
Ils s'arrêtèrent tous d'un mouvement subit,
Entonnant le grand choeur des croisés : Sur le Bi !
Alors on délégua le petit patriarche,
Et puis l'on attendit comme Noé dans l'Arche.


Eiffel était chez lui, ne se doutant de rien.
En voyant Meissonnier, il dit : - Vous allez bien ?
- Très bien, dit celui-ci - vous m'en voyez fort aise ;
Quel bon vent vous amène ?... Adoptez cette chaise.
... Alors le délégué barbu s'y laissa choir,
Et voici comme il tint à peu près le crachoir :

" Nous, les représentants de la Gloire française,
Du bon goût, du bon sens, de la sainte Cimaise ;
Nous, les ténors du Beau, du Vrai les barytons ;
Bref, nous les conducteurs des esprits, protestons
An nom de la nature et de l'architecture,
An nom de la peinture, au nom de la sculture,
De la littérature et la législature,
Et généralement de toute en chose en ture,
Contre ton monument impie, injurieux
Pour les chefs-d'oeuvre d'art laissés par nos aïeux ;
Cette tour de malheur, odieuse et barbare,
Dont la tête est aux cieux, les pieds dans le Ténare ;
Que l'Amérique même, Eiffel, tu la connais,
Consentirait à peine à mettre aux cabinets.
Tu n'as donc pas songé, dans ta rage incivile,
Qu'à l'aspect de ta tour rougit l'Hotel-de-Ville ?
Et que tu vas flétrir l'auguste floraison
De pierres, merveilleuses à perdre la raison,
Où l'âme de Paris et palpite et tressaille
Au point qu'on le prendrait pour un petit Versailles ?
Que tu vas éreinter Notre-Dame et ses tours,
Que n'ont pu déchirer les siècles - ces vautours -
Et le trocadéro, gâteau qui participe
Du roman, du gothique et du Louis-Philippe ?
Sache, Eiffel, qur tu vas noyer le Panthéon
Qui déjà de son poids accable l'Odéon ;
Que l'Odéon lui-même, où s'amuse ma bonne,
Ecrase bien assez la suave Sorbonne ;
Sache que l'Opéra, pour de bonnes raisons,
Disparait tout entier derrière les maisons ;
Que l'Obélisque, aux pieds du grand Arc-de-Triomphe
A l'air, tout simplement, d'un piètre monogomphe.
Sais-tu bien seulement, misérable bandit,
A ce que deviendrait la chose à Bartholdi ?
Eh quoi ! la porte Saint-Denis n'est pas finie
Que tu veux déjà la couvrir d'ignominie !
Et je parlerai même, espèce de crétin,
Que tu n'admires pas la porte Saint-Martin ?
Sache au moins respecter la vieille tour Saint-Jacques,
Pour qu'on ait sous la main au moins la rime à Pâques,
Que j'astiquai jadis, lorsque j'étais soldat !...
J'ai dit. Et maintenant, songe, mon petit père,
Avant demain matin, à ce que tu dois faire ;
Moi, dussé-je porter ma tête à l'échafaud,
Je briserai la tour de mes mains, s'il le faut !"

C'est ainsi que coula ce fleuve d'éloquence?
Eiffel, qui somnola pendant cette séance,
N'entendant plus parler, se redressa soudain :
- Vous m'avez vivement ému, dit-il, mâtin !
Allons ! à vous revoir ; je vais vous faire lampe,
Car c'est déjà la nuit. Surtout, prenez la rampe.
Puis, il rentra chez lui, les esprits résolus.

Le lendemain sa tour eut cent mètres de plus.




RAOUL PONCHON
le Courrier Français
20 fév. 1887





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LES ARTS DE LA VIE
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Il ne’ s’agit pas de flatter le public…mais de le guider en l’éclairant.
Gabriel Mourey
(les Arts de la Vie)



La première fois que je vis
Cette Revue insigne
Arborant à mes yeux ravis
Un large cep de vigne

Dessiné par notre Auriol
De son crayon magique,
Je me figurai pauvre fol,
Quelque journal bachique.


Ce cep te plongeait - oh ! combien,
Dans une joie extrême,
O mon âme, qui ne vaut rien !
Mon âme, tout de même…

Or, ce recueil stupéfiant
Est pour partir en guerre
Contre le snobisme ambiant,
Et l’erreur du vulgaire.

Il veut éclairer le public,
L’opinion badaude ;
Il a les yeux de basilic
Pour découvrir la fraude.

Ici, l’artiste et l’écrivain
Mettent leur frénésie
A nous initier au vin
Par de la Poésie.

Et, de même que Floréal
Jonche le sol de roses,
A répandre un peu d’idéal
Sur nos esprits moroses,

Ils vous disent : « L’art, s’il vous plait,
N’est pas un rien futile ;
La futilité, c’est seul le lard
Qui seul est inutile.

« Orne ton toit et ta cité,
Et ta coupe et ton livre…
C’est en écoutant la Beauté
Qu’on commence de vivre.

« Il n’est point d’effort si petit
Vers son divin langage,
Qui ne te mette en appétit
D’en savoir davantage.

« Ainsi qu’au soleil de midi,
La fleur s’ouvre, pâmée,
Ton esprit en sera grandi
Et ton âme charmée… »


Tenez tout cela pour acquis.
Et comme dit cet autre
Moi-même, un sage devant qui
Humblement je me vautre :

« Mange, puisque tu as les dents,
Au besoin, une brique ;
Mais, mon ami, que ce soit dans
Une écuelle artistique.



RAOUL PONCHON
Le Journal
04 juillet 1904
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LIRE LIVRENBLOG
à propos de Gabriel Mourey : *
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L’ORME
 des sourds-muets
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1903 : rue Saint Jacques à Paris, près du jardin du Luxembourg réside l'institution des sourds-muets : au début du XXe siècle s'élevait un orme colossal, à gauche de la cour d'honneur, planté vers 1600 sur les prescriptions de Sully, ministre d'Henri IV et baron de Rosny. Ce terme de rosnis désignait l'orme, bois résistant travaillé par les charrons. Dans "Notre-Dame de Paris" (1831), Victor Hugo mentionne cet orme que l'on pouvait voir des environs, de Montmartre, de Belleville, de Saint-Cloud et Châtillon. Il servait de repère pour se donner rendez-vous.
L'orme majestueux des Sourds-muets fut brutalement frappé d'apoplexie. Lors de son abattage en 1903, il atteignait 45 mètres de hauteur et sa circonférence de base mesurait 6 mètres. Un fût de 10 mètres couvert de lierre subsista encore un quart de siècle avant que l'on ne fasse disparaître finalement l'ancêtre végétal.




On vient d’abattre et de débiter l’orme des sourds-muets jusqu’à hauteur de dix mètres.
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Les sourds-muets avaient un orme
Immense, colossal, énorme,
Aussi haut que Hugues Delorme.

Cet orme ombrageait quatre cours ;
Et c’était la fierté de ces sourds,
Et de ces muets les amours.

Ce géant trois fois centenaire,
Digne en tous points qu’on le vénère,
Devint un beau jour poitrinaire.

On essaya, vous pensez bien,
Pour le sauver, plus d’un moyen.
Hélas d’hélas ! Rien n’y fit rien.

Il mourut. Son maigre squelette,
Un an, défia la tempête,
Dedans sa cour sourde-muette.

Puis, craignant de voir trébucher
On résolut de le faucher,
Et le vendre sur le marché.

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Le faucher ! Vous croyez peut-être
Qu’à Paris on fait disparaître
Un arbre dont on est le maître,

Comme ça, sans plus de façon ?…
Vous voulez rire, mon garçon,
Ou vous êtes pris de boisson.

Sachez que vous ne pouvez oncque
Abolir un arbre quelconque.
« Il est à moi, donc je le tronque »

Ne fut jamais un argument.
Il y faut le consentement
Et l’appui du Gouvernement.

Il y faut des kilos, des stères
De papiers dans les ministères,
Des constats d’huissiers, de notaires ;

Et tout cela n’est rien encor
Tant que l’Édilité major,
N’opina point de sa voix d’or.

Et comme ces illustres poires
S’éternisent dans leurs grimoires,
Pensez si c’en est des histoires !

Enfin nul n’évite son sort.
Voici que sur cet Orme mort
Ces messieurs tombèrent d’accord,

Il fallait l’abattre, en principe.
Des délégués du Municipe
Vinrent avec toute une équipe

De bûcherons, chez nos muets.
Lesquels bûcherons étaient prêts
A réduire l’arbre en cotrets ;


Mais qui n’est pas pour nous surprendre,
Muets disaient : Venez le prendre,
Et sourds ne voulaient rien entendre.

Cependant qu’à leur orme mort
Ils faisaient , dans leur saint transport,
Une barrière de leur corps.

La lutte fut atroce et sombre.
Mais auparavant que vint l’ombre,
Ils avaient cédé sous le nombre.

Leur orme fut coupé, taillé…
Disons pourtant que, par pitié,
On leur en laissa la moitié.


RAOUL PONCHON
Le Courrier Français
30 août 1903


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Poésie et Malvoisie
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le poète lauréat touche cent livres sterling
par an, plus un tonneau de malvoisie.


Cent livres ! le bon lauréat
Que veux-tu qu'il en fasse ?
Ca n'est pas même l'aurea
Mediocritas de Flacce.
C'est vrai que nos voisins charmants
Joignent, ô fantaisie !
A ses maigres appointements
Un fût de malvoisie.

Ca rappelle ces usuriers
Fourrant à leurs victimes
Des crocodiles empaillés
Et des sommes minimes.
Enfin, s'il n'a de quoi mâcher
Une riche ambroisie,
Notre lauréat peut licher
Son brave malvoisie.

S'il trouve ce vin-là méchant,
Un tantinet morose,
Il peut le vendre sur le champ,
S'acheter autre chose ;
Ou bien, pour se désennuyer
(Rien ne le rassasie),
Il peut encore se noyer
Dedans son malvoisie.

Mais quel donc genre de travaux
Lui valent cette aubaine ?
- Il doit chanter sur ses pipeaux
Les gestes de sa reine,
Lesquels, de cheval je le crains,
Manquent de frénésie ;
Aussi, c'est pour se mettre en train
Qu'il boit son
malvoisie.


Le geste le plus important
De cette queen altière
Fut de répandre des enfants
Sur toute l'Angleterre.
C'est donc à célébrer ces veaux
En des rimes choisies
Que le barde mis au tombeau
Gagna son malvoisie.


Vraiment, il ne l'a pas volé,
Ce tonneau de vinasse,
Car la bonne reine a vêlé
Comme j'ai dit, en masse.
S'il ondoya chaque lardon
Naissant de poésie,
Il l'a bien gagné son bidon
De vin de malvoisie.


Si les rois voulaient à leur prix
Payer les bons poètes,
Les artistes, les beaux esprits,
Tennysons ou Goëthes,
Leur caisse, bien évidemment,
Se mourrait de phtisie ;
Qu'ils les payent donc seulement
Avec du malvoisie.


Tennyson parut s'en trouver *
Pas trop mal, il faut croire :
D'abord pour bien se conserver,
Rien n'est tel que de boire.
Il a vécu quatre-vingts ans ;
Sa reine cramoisie
Vivra encore plus longtemps,
Grâce à son... malvoisie.



La vie est comme un sommeil vain,
Les heures en sont brèves ;
Si vous la barbouillez de vin,
Vous la peuplez de rêves.
Laissez l'abominable or à
La sotte bourgeoisie,
Au doux poète il suffira
D'un peu de... malvoisie.



RAOUL PONCHON
le Courrier Français
16.10.1892

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Je le croyais mort
( Air connu. )

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On connaît Jules Ferry*, figure emblématique, défenseur de l’école laïque ; on le connaît moins, politique opportuniste*, partisan zélé de l’expansion coloniale avec notamment le Tonkin, dossier qui lui sera fatal lors de sa seconde présidence du Conseil. Ayant obtenu des crédits nécessaires à la conquête du Tonkin, il provoque une extension du conflit à la Chine , ce qui provoqua sa chute le 30 mars 1885. Il connaît alors une vague d’impopularité en France.
En janvier 1893, date de cet écrit de Ponchon, il revient au premier plan en se portant candidat à la Présidence du Sénat ; il est élu au premier tour. Il ne peut exercer cette charge qu’une vingtaine de jours, puisqu’il meurt d’une crise cardiaque le 17 mars 1893.

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Feringhea va parler.
( les Thugs
*. )

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Bran, zut !
V’là qu’Ferry bouge,
Tout est rouge
Bran, zut !
Choléra et scorbut !

Moi qui le croyais mort !
Voilà qu’il vit encor
Et que l’organe
Qui sur sa gueule pend
Est, Dieu me damne !
Plus long que deux empans.

Zut, bran !
V’là qu’Ferry bouge,
Tout est rouge
Zut, bran !
V’là l’choléra qui m’prend.


Eh quoi, ce Tonkinois
Va relever la voix,
Nous faire paître
Son éloquence en bois,
Parler, le traîte,
Au nom de qui, de quoi ?

Bran, zut !
V’là qu’Ferry bouge
J’en suis rouge.
Bran, zut !
Choléra et scorbut !

Pendant quatre ans, sais-tu ?
Le bougre s’était tu ;
On pouvait croire
Qu’il avait assez
Fait pour l’histoire ?
Eh bien ! Non, pas assez.

Bran, zut !
V’là qu’il rebouge,
Tout est rouge.
Bran, zut !
M…. alors ! Zut et bran !





Variations sur le même sujet.
( Air non moins connu. )



Ne parle pas, jules, je t’en supplie,
Car nous trahir serait un grand pêché.
Rappelle-toi le chèque qui nous lie
Et le cadavre en notre âme caché.
Au nom du Christ et de notre bonne fortune,
De l’avenir qui fleurit sous nos pas,
Et si tu crois à la cause opportune,
Ne parle pas, Jules, ne parle pas.



O Tonkinois ! Nos destins sont les mêmes,
De Gambetta nous sommes héritiers.
N’a-t-il pas dit ces paroles suprêmes :
« Vous voilà ! Je ne meurs pas tout entier. »
Tu te souviens, du moins je le suppose,
Que quand Léon parlait, même tout bas,
C’était toujours pour dire quelque chose ;
Ne parle pas, Jules, ne parle pas.

Pendant un temps j’ai cru, moi bon apôtre,
Que nous pouvions vivre séparément,
Nous ne pouvons rien faire l’un sans l’autre,
Je le vois, mais aujourd’hui seulement.
Eh bien ! Alors, crois-moi, ma vieille branche,
Tu veux parler ? Ca n’est pas le moment.
Attends la semaine des quat’ dimanches,
Nous parlerons alors ensemblement.



Raoul Ponchon
le Courrier Français
08 janv. 1893
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LA PESTE
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" Il paraît que la peste bubonnienne ravage Bombay et que le pélerinage de la Mecque aidant, elle pourrait bien être tentée de faire son tour d'Europe " (Rastignac, Illustration, 23 janvier 1897).
Ce ne ressemble pas à des évènements récents ?...
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Enfin, voici la peste !
Nous aurons son beau geste
Par là, vers le printemps :
Il était temps !

Nous sommes trop de monde
En France, c’est immonde,
Faut entrer, c’est clair ;
De l’air, de l’air.

Pourtant je l’entends dire,
Lecteur - est-ce pour rire ? -
On ne fait plus d’enfants,
Ah ! Plus souvent !…

Mais, on les entend naître…
On ne sait où les mettre…
Crois bien, mon vieux salaud,
Qu’on en fait trop.


On jouissait naguère
Des horreurs de la guerre,
Ca mettait tout au plan,
Et rataplan.

Ca faisait de la place,
On avait plus d’espace :
Ces jolis temps bénis,
Finis, finis !

Oui ! Mais voici la peste,
Seul espoir qui nous reste :
Comme on va rigoler,
Se gondoler !

Elle nous vient d’Asie,
Comme la poésie
Et autres saletés,
Opium, thé.

On dit qu’elle commence
Sans trop de véhémence,
Par un léger bubon,
Voilà qu’est bon ;

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Ce bubon grossit vite
Comme une cucurbite :
Voyez-vous ce tableau ?
C’est rigolo.


Il vous pompe, il vous mange,
Il vous réduit en fange
Les tripes, les boyaux,
Les aloyaux ;

Il fait de la charpie
De votre chair impie.
Ah ! Dieu miséricord !
Bref on est mort.

Viens donc, ô Minotaure,
Guérir notre pléthore ;
Que l’on respire un peu,
Cré nom de Dieu !

Enlève-nous des muffes,
Des cochons, des tartufes,
Prends-nous ces choléras,
Les magistrats.

Viens, ô peste, cher ange,
Aère-nous, et change
Le monotone cours
De nos discours ;



Viens, folâtre, dissipe
L’ennui qui nous constipe,
Cet insondable ennui
Comme la nuit,

Cet ennui haut de forme
Invraisemblable, énorme,
Douloureux, vaste, amer
Comme la mer.

Et fais que tout renaisse
Chez nous, joie et jeunesse
Avec le mois d’avril :
Ainsi soit-il !




Raoul Ponchon
1897


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LA FEMME DE TRENTE ANS
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Certes, nul plus que moi, quand l’hiver agonise,
N’admire le retour du radieux Printemps ;
J’en aime le ciel jeune et les vertus hésitants,
Et je suis pénétré de sa grâce indécise.

Il m’attache à la vie et me la préconise.
Et j’adore en jouir, ne fût-ce qu’un instant.
Ce que j’aime en lui, c’est sa candeur… Et pourtant,
Je préfère l’Eté, de beauté plus rassise.

La femme de trente ans est semblable à l’Eté.
D’elle émane une ardente et pleine volupté
Affectant plus mes sens qu’elle ne fait mon âme,

La femme de trente ans, voilà la femme ! C’est
Si j’ose dire ainsi - du Liebig de femme,
C’est de l’esprit de chair et de la chair qui sait !




R.P
24 09 1906


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Exposition Pantagruélique
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A mon ami Henry Laurent


" Il faut, mon ami, que tu ailles
Dans ce pays de victuailles
Ou, sans ça, tu n'es qu'un cochon,
Une détestable mazette,
Et j'userai de ta gazette
Comme tu sais de quel torchon ".

Dit ma muse un peu sur sa gueule.
- Parbleu, dis-je, ancienne bégueule,
Tu pourrais plus mal l'employer ;
Mais rassure-toi, ma commère,
Ce pays, fût-il au tonnerre
De Dieu, j'y cours comme un bélier.

Je veux même, tu peux le dire,
Racler sur ma lyre en délire
Une ode en son honneur, ainsi !
Allons, va passer une robe,
Devant que le jour se dérobe,
Nous irons tous deux. Le voici :

Ne veut-on pas me faire accroire ;
Eh quoi ! ce haut palais de gloire,
Ce serait l’Hotel Terminus ?
Non, non. Ce n’est pas lui, ma belle,
Ote-toi ça de la cervelle,
Mais bien le temple de Comus.

Car mille offrandes délectables
S’y bousculent sur mille tables,
- Disons plutôt sur mille autels, -
Et pour qui sont ces ambroisies,
Ces tas de bouteilles choisies,
Sinon pour des dieux immortels ?

Que de nourritures friandes
Et que d’appétissantes viandes
Voici là, que de cargaisons
De primeurs encore timides,
Multicolores pyramides
De fruits de toutes saisons !

Je dis que cette bonne chère
Plus qu’une rente viagère
Flatte tous les sens à la fois,
Que ces mets pantagruéliques
Rendraient aussitôt faméliques
Des êtres morts depuis six mois.


Près de ces quarts de bœuf, en somme,
Qu’est-ce que le cul d’un pauvre homme ;
Pour ces admirables gigots
Je mettrais mes terres en gage ;
Et sache bien qu’en leur langage
Ils réclament des haricots.

Ces petits pois viennent de naître ;
Qu’on me jette par la fenêtre
S’ils ne sont pas le parangon
Des petits pois. Voici des fraises ;
Voilà des asperges obèses
Qui feraient rougir un dragon.

A côté de ces fins légumes,
Encore mouillés des écumes
On voit palpiter des poissons ;
Puis défiant toutes louanges
Ce sont des vins, fleurs des vendanges,
Des pains, la crème des moissons.

Et des poulardes de Bresse
Et du Mans vont suant leur graisse,
Et l’on se demande, incertain,
Les voyant de truffes marbrées,
Par où donc sont-elles entrées
Sous leur tendre peau de satin ?

O délicates galantines
Fraiches comme des églantines,
Vers vous aussi va mon désir ;
Pâtés à la croute dorée,
Je voudrais, comme Briarée
Avoir cent mains pour vous saisir.

Mais dans ce temple d'harmonie
Quelle est cette odeur infinie ?
Sont-ce des roses que je sens ?
Non, mais des truffes parfumées
Dont les délicates fumées
Flottent comme un obscur encens.

Ah ! que n'es-tu dans cette enceinte,
Cela te servirait d'absinthe,
Gros et jovial saint-Amant !
A tout pas les yeux s'émerveillent,
Les esprits ne savent s'ils veillent
Ou s'ils font un rêve gourmand.


Or, un sombre souci me poisse,
Je me demande avec angoisse
Quel sera le Pantagruel
Qui mangera cette cuisine ?
Ce n'est ni moi, ni ma voisine :
Dieu, que vous êtes cruel !

D'abord, ô Seigneur de mon âme,
Il me faut vous voter un blâme :
Car vous me fîtes trop petit ;
En effet, cher et divin maître,
Où pourrais-je, dîtes-moi, mettre
Ce qu'appête mon appêtit ?

Mon ventre de faim carillonne ;
Soutiens-moi, brave Châtillonne,
Ma muse, ou je vais m'écrouler ;
Tu sais que mon sexe est fragile.
Ma langue, tout à l'heure agile
A peine s'elle peut parler.

Est-il besoin que je te dise
Que pour dompter ma gourmandise
Je fais des efforts surhumains,
Et que, sans plus de babillage,
Je vais mettre tout en pillage
Si l'on ne m'attache les mains.

Viens, ne tardons pas davantage,
Mon estomac choit d'un étage
A chaque mets qui me ravit :
Je trouve qu'il est lamentable
De ne pouvoir se mettre à table
Lorsque le dîner est servi !


Bah ! nous irons à la guinguette ;
Nous y boirons de la piquette,
Et pour égayer notre pain,
Va, c'est bien le diable, ma chère,
Si nous n'y cassons le derrière
A quelque savoureux lapin.


Raoul Ponchon
Courrier Français
30mars 1890






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Théâtre Annamite
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Ils sont hideux… J’aime mieux les
nègres les plus dégradés…On dit que
ce sont des coloristes… la vérité,
c’est qu’ils assemblent les couleurs
absolument au hasard… Il faut les
tuer, etc., etc.
(JULES LEMAITRE, Figaro, 8 juillet.)




Et vous aussi, monsieur Lemaître,
*
Vous tombez dans ce panneau-là ?
Voudriez-vous pas nous le mettre ?
Ou bien si vous pensez cela ?

Jusqu’ici c’étaient de Suttières
*
Et Nestor les deux grands champions
De ces querelles de portières -
Et dans champions il y a pions.

Les lauriers de ces deux hercules
Vous ont fait de dépit vieillir ;
Et vous venez, n’est-ce pas , Jules,
A votre tour les re-cueillir ?

Lauriers flétris ! Mince prouesse !…
Enfin !… je crois pourtant que c’est
Un commencement de sagesse
De dire autrement que Sarcey.

Il faut de l’école aNormale
Etre sorti nonante fois
Avec des poncifs dans sa malle
Et des lieus communs plein les doigts

Pour - après de longues années -
En pouvoir encore émailler
Un tas de phrases surannées
A faire les huîtres bailler.


*
* *


Ils sont hideux ces Annamites,
Dites-vous. Mais… pas plus que nous.
Pour les regarder vous vous mîtes
Le doigt dans l’œil jusqu’aux genoux.

Hé ! Que le diable vous emporte,
S’il consent à vous emporter ;
Avant de parler de la sorte
On doit d’abord se regarder ;

Croyez-vous que Wolf, ce problème !
Ohnet et Dreyfus à côté,
Camille doucet, vous, moi-même,
Nous soyons des puits de beauté ?

Vous n’avez rien compris du drame
Qu’ils jouaient - dites-vous aussi ; -
Eh bien, tant pis pour vous, bédame,
Que voulez-vous ?… retournez-y.

Pour les critiques c’est la règle :
Ils ne comprennent jamais rien,
Car moi qui ne suis pas un aigle
Pourtant, j’ai compris assez bien.

Et cela que j’ai pu comprendre,
- Si vous voulez mon humble aviss, -
Me parut d’une chair plus tendre
Que la carne de Dumaphis ;

Ainsi leurs masques vous paraissent
Véritablement odieux,
Et vous agacent et vous blessent ?
L’usage en est cependant vieux.

En vérité, monsieur Lemaître,
J’accorde qu’ils ne soient pas beaux,
Mais veuillez donc à côté mettre
Les mentons bleus de nos cabots.


Quoi ! Leurs cris gutturaux n’expriment
Que deux sentiments tour à tour !
Ce sont là des mots qui ne riment
A rien, pas même avec tambour.

Vous êtes en humeur de rire,
Ca se voit ; c’est comme si vous
Veniez, par exemple, me dire :
Les nègres se ressemblent tous.

Quant aux cris de ces pauvres diables,
Il faut être des plus farceurs
Pour les trouver plus effroyables
Que ceux poussés par nos acteurs.

Leur musique que votre oreille
Réprouve, par contre, ravit
La mienne bien plus que Mireille
Où l’âpre inanité sévit ;

Plus que les opéras-comiques
De vos Délibes et Gounod,
Plus que les airs épileptiques
Que vous jouez sur vos pianos.


*
* *


Vous allez jusqu’à nier même,
Dans votre innocente fureur,
Que ceux de l’Orient extrême
Soient des peintres. C’est une horreur.

Et vous dites, homme intrépide,
Que dans leurs beaux habits de fleurs
C’est le hasard seul qui préside
A l’arrangement des couleurs ;

Il serait beau que nos artistes
Peignissent avec ce hasard ;
On aurait plus de coloristes
Et des tableaux moins… de bazar.

*
* *


Vous voulez, ivre de colère,
Les tuer, tant ils sont hideux ;
Tant ils ont l’art de vous déplaire !…
Artistes en cela, les gueux !

Calmez cette fureur stérile
Contre ces êtres fins et doux,
S’ils vous font faire de la bile,
Ils nous plaisent beaucoup, à nous.

Et continuez en cadence
De servir aux hideux bourgeois
(Voilà des hideux !) la pitance
Que vous leur concoctez à trois ;


A l’aide de vieilles recettes
Tâchez d’accommoder à neuf
Leurs opinions toutes faîtes,
Liez avec un jaune d’œuf…

Et Sarcey, votre prototype,
Vous voyant sûr de son métier,
Pourra bientôt casser sa pipe :
Il ne mourra pas tout entier.



Raoul Ponchon

Courrier français
21 juillet 1889





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2
Rue de Steinkerque
( PERROQUET GRIS )

Nous voici aujourd'hui en bas de la basilique meringuée de Montmartre, 2 rue de Steinkerque, où un cabaret à succès, le " Perroquet gris " était en fait un aimable lupanar. L'enseigne montrait deux colombes se bécotant. C'était un immeuble d'un étage surmonté d'une terrasse à l'italienne. Les volets étaient toujours fermés. Cet établissement était tenu par Bibi Malard, surnommé " le Père des Garces " qui aux beaux jours emmenait ses filles travailler dans l'île de Beauté à Nogent s/Marne - là leurs barbeaux allaient avec elles " en suer une " chez Convert. Coquiot prétendait y avoir vu Van Gogh habillé comme un ouvrier. Gabriel Hominal dit " Vermicelle " succèda à Malard, mais avec moins de bonhomie. La passe se payait 3 frcs (1 petit écu). Selon le distique de Champsaur dans Dinah Samuel :
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Degas peint toujours des danseuses pas finies,
Et qu'on a pour trois francs au Perroquet gris.

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Raoul Ponchon nous conte son triste sort ...
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La pioche est passé là. Le gros numéro deux
De la rue, ô Steinkerque ! est par des galvaudeux
Jeté plus bas que le bitume.
Il ne reste plus rien du vieux Perroquet gris
Avantageusement connu de tout Paris,
Pas même une dernière plume.

Perroquet gris ! Toi qui n’étais que pourpre et qu’or !
Refuge, un des derniers où l’on causait encor,
Où la maîtresse, dès la porte,
Vous disait : Toutes ces dames sont au salon,
Vous serez accueilli par elles, joli blond,
De la façon la plus accorte ;

Perroquet gris ! asile sûr, endroit discret !
Où le monde le plus divers se rencontrait :
Sénateurs, cochers, philosophes,
Avocats, écrivains, artistes, partisans
De la Vérité sans étoffes ;



Salon hospitalier, voluptueux séjour,
Où l’on venait chercher la nuit comme le jour
Un abri contre la névrose ;
Où les femmes tenaient sans détours mensongers
Mille galants discours et propos plus légers
Que ne sont des feuilles de rose,

Te voilà désert mort ! Mais non, dans son gibus
Un vieillard gémit là, tel jadis Marius
Sur les ruines de Minturne
*.
Ce vieillard mal fichu, farfichu, vide, usé
Ainsi qu’un asticot quarante fois sucé
Semblait l’âme de cette turne.

Je m’approchai de lui doucement et lui tins
Ce langage : « Vieillard, ce sont là les Destins !
Tu n’es pas honteux, à ton âge ?
Oh ! Je t’ai deviné, car tu pleures ainsi
Parce que Virginie a disparu d’ici.
En voilà du libertinage !

« N’importe ! Quoi qu’il en soit, sache, vieux paillard,
Que je n’aime pas voir chialer un vieillard.
Dis, que veux-tu que je te donne
Pour calmer ton chagrin qui me fait mal à voir ?
Je te le donnerai, si c’est en mon pouvoir,
Je le jure par la madone !


.
« Veux-tu venir trinquer chez le marchand de vin ?
Veux-tu la fleur qui chante ou l’eau qui parle ? Enfin,
N’importe quoi que tu demandes,
Tu l’auras. Voudrais-tu les œuvres de Bornier
Qui, même de l’avis de son grand sommelier,
Sont plus plates que des limandes ?

« Veux-tu ce diamant qui vient de Singapour ?
Un peu de mes cheveux ? Un futur fauteuil pour
Les Polichinelles de Becque
*,
Ou pour le Paradis du divin Mahomet ?…
- Je veux dire le cours de monsieur Larroumet, -
Veux-tu que je te signe un chèque ?

« Veux-tu de l’élixir Brown-Séquard ? Ça qu’est bon
Pour faire un pétulant jeune homme d’un barbon
Avec qualités inhérentes !
Veux-tu que je te dise où est Arton
* ? Veux-tu
Que je te signale à Simon pour ta vertu ?
Veux-tu des cartes transparentes ?

« Voyons, décide-toi : chèque ? Élixir ? Fauteuil ?
Parle. Dans un instant je prends le train d’Auteuil
* ;
La vie est courte et l’heure presse.
- Ami, dit le vieillard tremblant d’un grand émoi,
Puisque tu prends pitié de ma peine, dis-moi
Où je puis revoir la négresse ? »



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Raoul Ponchon
le Courrier Français
26 fév.1893